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« Les Trois Soeurs » au TNP jusqu’au 17 janvier 2018

« Les Trois Soeurs » au TNP jusqu’au 17 janvier 2018

L’écume des jours

La première pièce programmée par le TNP en ce début 2018 est arrivée dans un bruit de tempête : les avis sur « Les Trois Soeurs » revisité par le jeune et brillant metteur en scène australien Simon Stone sont extrêmement contrastés. C’est peu de le dire. Les uns crient au génie, les autres à la trahison. Il ne reste, en effet, pas grand chose du texte de Tchekhov. Mais voyons plus loin. Ou plutôt, plus près.
Le metteur en scène situe Les Trois Soeurs aux États-Unis, à l’ère Trump, arguant du fait que l’auteur voulait que ses pièces parlent de la modernité. Il se sent donc en accord avec lui. Ce faisant, il a tout refaçonné en fonction. Si les acteurs parlent français – au passage, signalons qu’il s’agit de la première mise en scène en français avec des acteurs français de Simon Stone, à l’invitation du directeur de l’Odéon, Stéphane Braunschweig -, le monde dans lequel les personnages évoluent n’a pas de frontière, ils vivent à l’heure d’internet, la coke s’est invitée à côté de l’alcool et les fuck (ou leur équivalent dans la langue qu’on n’ose plus dire de Molière) sont légion dans un langage plus volontiers scatologique que poétique. La vieille demeure forestière devient maison de verre, cernée de baies vitrées qui permettent de tout voir et de s’immiscer, non sans quelque voyeurisme, dans l’intimité des personnages. Ainsi assistons-nous à une scène de baise entre le frère André et sa future femme. De même le cabinet de toilette est-il une pièce au même titre que les autres où l’on suit les protagonistes lorsqu’ils s’y réfugient. La scénographie associée à cette modernité se révèle diablement efficace et subtile. La superbe maison d’architecte ultra-moderne en effet tourne sur elle-même, offrant une diversité d’angles, permettant d’enchaîner sans a-coup une scène à une autre, voire autorisant la simultanéité des actions.
Simon Stone, s’il reprend le titre de la pièce russe, annonce la distance qu’il prend avec l’auteur en ajoutant d’après et non de Tchekhov. Crier à la trahison n’est donc que partiellement légitime. Qu’emprunte-t-il à l’auteur ? le titre, donc, les noms des personnages, notamment celui des soeurs, Olga, Irina et Macha, et quelques éléments d’intrigue. Le premier acte se joue lors de l’anniversaire de la soeur aînée, qui coïncide avec l’anniversaire de la mort du père trois ans auparavant ; le second se déroule quelques années après autour de l’arbre de Noël et le dernier solde brutalement les rêves et la réalité : la maison est vendue, il faut déménager et donc se retrouver une dernière fois sur les lieux de l’enfance pour s’en arracher définitivement dans les les cris et les larmes.
Les Mots et les Choses
C’est là précisément que Simon Stone rejoint Tchekhov, dans cette peinture du temps qui se dissout, de l’enfance qui fuit, du sentiment de perte inéluctable et du malaise qui s’immiscent peu à peu. Dans ce lieu où il ne se passe rien, où l’on refait le monde à longueur de nuits, le drame couve sournoisement. L’atmosphère est constamment électrique entre ces hommes et ces femmes qui se connaissent depuis toujours et pourtant la famille apparaît comme le dernier rempart. En témoigne la dernière image du spectacle où les trois soeurs forment un seul corps soudé par la douleur et la compassion. Alors oui, les mots ne sont pas les bons, mais l’auteur est bien là, dans la vacuité du réel, l’illusion des vanités, la nostalgie du temps qui s’enfuit.
Aussi, peu importent les facilités et les glissements. Malgré une peinture sociale très (trop) typée, c’est bien l’âme de Tchekhov qui hante le plateau. La distribution est de haute volée, dirigée avec une précision millimétrée rendue nécessaire par un dispositif scénique qui ne laisse aucune place à l’erreur. Mention spéciale à Amira Casar dans le rôle de la soeur aînée qui imperturbablement assure la survie de la famille, à Céline Sallette qui traîne sa fragilité à fleur de peau tout le long du spectacle, à Éric Caravaca, qui compose un André pitoyable et touchant, insupportable dans sa fragilité, mais tous les acteurs sont justes et d’une grande présence. C’est leur professionnalisme qui assure la fluidité, la cohérence, l’intensité du spectacle, tout comme c’est le temps passé ensemble qui cimente les êtres.
Trina MOUNIER
Au TNP jusqu’au 17 janvier 2018
http://www.tnp-villeurbanne.com/
 Crédit photo: © Sandra Then, Theater Basel
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Chris

10 janvier 2018

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